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Focus

MF DOOM

Le vilain rêvé

Moïse the Dude, le 4 janvier

TOUT N’AURA DONC ÉTÉ QUE LEGENDE AVEC DANIEL DUMILE.

De ses débuts en tant que Zev Love X, au sein du groupe KMD, qu’il forme avec son frère, puis la mort de celui-ci qui l’affecte gravement au point qu’il disparut lui-même quelques années de la surface de la terre. Jusqu’à son retour, masqué pour toujours, sur la scène d’un open mic new-yorkais, éclaboussant ses semblables de sa virtuosité retrouvée. La voix n’est plus tout à fait la même, le bonhomme ne se ressemble plus. La faute peut être, si l’on en croit donc la légende à ce temps passé comme SDF, porté sur la bouteille, à cette période d’impossible deuil - et d’amertume vis-à-vis de l’industrie musicale. C’est dans l’épreuve et la souffrance que les héros se construisent, on le sait quand on a lu plein de comics et Daniel Dumile le sait aussi, qui adopte un nouveau pseudonyme (un parmi d’autres mais qui reste le principal), inspiré d’un personnage de comics justement : MF DOOM (d’après le super-vilain Doctor Doom).

La légende, toujours. Daniel Dumile est britannique, né à Londres mais grandi à New-York, puis a vécu en région d’Atlanta (j’avais lu ça quelque part, je m’étais imaginé qu’il finirait par rapper sur de la trap, imaginez un Future X MF DOOM ou un Gucci Mane X MF DOOM...). Et il aura pondu un chef d’oeuvre en Californie avec Madlib et un énorme stock de beuh et de champis. La légende encore. Les concerts auxquels il envoie un autre que lui. L’impossibilité pendant longtemps de le voir jouer en Europe ou du moins en France à cause d’une sombre histoire d’interdiction de quitter le territoire américain… Légende, légende, légende. Le masque aura beaucoup joué, nimbant de fait le personnage d’un insondable mystère et d’une grosse dose de charisme. Jusqu’à cette mort stupéfiante (sans jeu de mot), de cause inconnue, annoncée par sa femme… Deux mois jour pour jour après qu’elle soit survenue, un 31 décembre qui plus est, d’une année 2020 déjà riche en actualité peu joyeuse. Daniel Dumile, 49 ans, n’est donc plus de ce monde.

Mon premier contact avec son rap se fait via une K7 sur laquelle mon ami Lasse Russe a dupliqué l’album Operation Doomsday (l’album sort initialement en 1999, remasterisé en 2001). Je mets un peu de temps avant d’écouter car je n’ai jamais entendu parler de MF DOOM. Un soir, revenant de chez un pote en voiture (j’habite en province chez mes parents à cette époque), je glisse la K7 dans le lecteur. Parfois le contexte joue. Je suis seul dans la voiture, il fait nuit, pas grand monde sur la route, j’ai les chakras totalement ouverts, je suis prêt. C’est un choc, une révélation. Les prods, les samples découpés à la machette, l’enchaînement abrupt des morceaux entrecoupés d’extraits de films ou de dessins animés, l’ambiance sonore globale de l’album, le côté brut et à la fois sophistiqué, fourmillant. Et bien sûr le rap, le grain de la voix, cette voix un peu grasse et spéciale. Le flow, les mots qui s’imbriquent, les sonorités qui se répondent dans tous les sens, bref, je n’ai jamais entendu ça. Un truc à part. Je me passionne pour l’œuvre de ce rappeur/beatmaker masqué. Internet arrive chez mes vieux, très pratique pour pêcher de l’info, en complément des magazines spés. Un peu compliqué de se repérer car le bonhomme sort beaucoup de choses en seulement quelques années et multiplie les alias : Viktor Vaughn, King Geedorah, Metal Fingers etc. Mon deuxième gros coup de coeur sera d’ailleurs l’album Take me to Your Leader sorti sous l’alias King Geedorah en 2003. Les prods signées Metal Fingered Villain (toujours DOOM) sont incroyables. On dirait la B.O d’un film, de plusieurs films en fait, à mi-chemin entre blaxpoitation et science fiction psychédélique.

Je recolle les morceaux d’une carrière dont je découvre qu’elle a donc commencé sans masque au début des années 90, avec le groupe KMD. Deux très bons albums au compteur : Mr Hood et le fameux Black Bastards avec sa cover mythique. Je découvre que Daniel a eu un frère, que le frère meurt dans un accident de voiture, que Daniel disparaît, puis réapparaît comme évoqué en préambule. Je trouve l’histoire fascinante, ça rend l’artiste légendaire. Je me construis toute une mythologie avec ça. Je projette mentalement la vie d’errance de DOOM dans les rues new-yorkaises, inconsolable, alcoolique, faisant du mauvais gras et perdant sa voix juvénile. Mais ayant toujours envie de rapper, cherchant comment se réinventer, stockant de la rime en secret, puis se décidant enfin, poussé par je ne sais quelle sourde motivation à se présenter sur scène masqué et à rapper comme un roi de l’underground, qu’il serait instantanément devenu, pour commencer. J’imagine les têtes médusées dans le public, les spectateurs foudroyés par tant de talent et d’aisance. Je me raconte une telle histoire à propos de ce mec, j’imprime tout ce que je trouve sur lui, articles ou interviews. C’est mon héros du rap, l’effet masque fonctionne à fond. Je trouve son flow hallucinant de souplesse et de maîtrise, je ne comprends pas tout mais je capte que le mec manipule la langue avec brio.

Puis, en 2004, arrive ce qui reste, à mon humble avis, son chef d’oeuvre (et l’un des meilleurs albums de rap de l’histoire) : l’album commun avec Madlib Madvillainy. Déjà Lasse Russe, encore lui, me refile un obscur leak de l’album, où figure une bonne partie des morceaux, mais pas toujours avec les bons titres, pas dans le bon ordre et pas forcément les bonnes versions. Bref, un truc qui loin de trop me spoiler la sortie officielle de l’opus me fait encore plus baver. Et l’album sort enfin, classique instantané. La cover, sobre et belle ; la tracklist au dos, les crédits, tout est déjà culte, même sans avoir écouté le disque. Puis on découvre le contenu et le plaisir est immense. L’association des deux, c’est l’évidence, la magie. L’histoire s’écrit à coup de samples et de blunts, de bidouillages divers, on sent que peut-être on tient là une oeuvre qui fera date. Sur cet opus DOOM est à son meilleur, il rappe comme un Dieu, sous substances, qui n’a rien à prouver. La voix est toujours pleine de grain, voilée, parfois presque traînante. Son flow de jazzman est d’une précision diabolique alors même qu’on a l’impression qu’il n’en a rien à foutre. Il ne force jamais, semble rapper quand ça le chante, presque au pif. Il enquille les phases, fait des pauses, repart. Semble démarrer sur les prods sans logique apparente. En réalité, il délivre une leçon de rap pur. Pas de refrain, rien que du kickage. Une leçon de groove et de placements, de gestion des silences, de changement de rythme etc. Un truc à étudier dans les écoles. Avec les copains, combien de fois on a pull up son départ sur Accordion en se demandant comment c’est possible de partir comme ça et de toujours retomber sur ses pattes. Je n’ai pas percé le mystère. Ce morceau - ce gros couplet plutôt - et cette prod triste, me font le même effet dix sept ans plus tard. On doit bien sûr la qualité de l’album pour moitié à Madlib, autre légende dans son genre, sampleur fou aux oreilles dorées. Bien que DOOM soit lui-même un beatmaker talentueux et prolifique, un brutal découpeur de samples, il a cette fois à ses côtés un maître en la matière.

En 2005 sort un autre album collaboratif, avec Danger Mouse cette fois, The Mouse and The Mask. Projet très séduisant, très cool à l’écoute, mais forcément moins marquant que l’album avec Madlib. Parce-que plus cadré, plus ouvertement mainstream, moins brut que les sorties habituelles du super Villain. Bel équilibre néanmoins entre les velléités pop d’un Danger Mouse en pleine explosion et le rap cartoonesque d’un MF DOOM à l’aise en toutes circonstances (pas un hasard si l’album est truffé de samples et d’extraits de la chaîne Adult Swim, spécialisée dans les animés pour adultes). On y retrouve Ghostface Killah, Talib Kweli et, tiens donc, Cee Lo Green (sur le morceau le plus enjaillant de l’album).

2007, je découvre MM Food via une réédition (sortie initiale en 2004), et en 2009 sort Born like This. Deux albums solos de bonne facture, dans la continuité d’Opération Doomsday et de ce que DOOM aura finalement toujours fait : des samples, des beats, du rap, zéro refrain. L’effet de surprise en moins. Et il faut compter, en plus et au milieu de tout ça des compilations de prods (la folle série des Special Herbs sous l’alias Metal Fingers) ; on retrouve pas mal de ces mêmes prods sur ses albums solos ou ceux d’autres rappeurs. Moults featurings, comme sur le très bon Rock Co.kane Flow des De La Soul, avec une grosse prod de Jake One. Ou encore des one shot avec des beatmakers (My favorite Ladies sur une prod de The Prof par exemple). C’est aussi un peu la bonne époque des sorties de maxis vinyls et des labels indés faisant feu de tout bois, genre Nature Sounds, Rhymesayers, et autres Fatbeats (célèbre shop/distributeur new-yorkais). Et les collectionneurs partent à la chasse aux trésors. N’oublions pas la participation de DOOM à l’album Demon Days de Gorillaz (produit ou plutôt co-produit par... Danger Mouse), sur le fabuleux November Has Come. Etant ultrafan de DOOM et de Gorillaz je suis comme un dingue quand j’apprends que cette collaboration existe, et pas déçu du résultat.

Puis, sans m’en rendre compte, j’ai arrêté d’écouter Daniel Dumile. Je suis passé à côté des albums communs avec Jneiro Jarrel ou Bishop Nehru ou plus récemment, celui avec Czarface. Les classiques dont il nous a déjà gratifiés me suffisent amplement.

Et voilà qu’il n’y a plus personne derrière le masque. Voilà que, si je ne suis pas triste au sens purement émotionnel du terme, je vois disparaître un de ceux qui, par son parcours, ses talents et ses mystères, aura participé grandement à ma passion déraisonnable pour cette musique qu’on appelle rap, ses figures, ses personnages. Un peu plus que d’autres en tout cas.

Alors… Adieu Villain et merci pour tout.


Et pour compléter cet hommage Crem a compilé les meilleures apparitions hors albums de ces dix dernières années du regretté MF DOOM : Le Masque et la Plume.

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Cover : rimrimrim


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