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Chroniques

nothing,nowhere. Reaper

Le futur de l’emo ?

David Préjean, le 16 février

And at night I go to bed, I see the reaper in my head.
Won’t you kill me now ?

Ah, cette grande histoire d’amour entre les émotions négatives et la bonne musique... Il est possible que le mal-être ait déjà été exploité sous toutes ses formes par les artistes de tous temps. Cependant, on remarque dans le marché de la musique une exposition croissante des morceaux traitant de problèmes mentaux : En 2017, les Logic, Lil Uzi Vert et bien d’autres têtes d’affiche du rap US réussissent le pari de se hisser dans les charts tout en s’ouvrant sur des sujets aussi sensibles que le suicide et la dépression.

Aussi déconcertant que cela puisse paraître dans une industrie qui a longtemps fait son beurre sur les codes (voire les clichés) du thug insensible et invulnérable, cette emoïfication du rap devrait être vue comme un progrès plutôt que l’inverse : Non seulement elle participe à sensibiliser le public sur le sous-traitement des problèmes mentaux, mais elle en profite au passage pour engendrer une cohabitation de deux univers qui aurait été autrefois taxée d’hérésie : D’un côté, la misère matérielle de jeunes trappers postés de longues heures au coin de la rue, refourguant toutes sortes de substances avec pour bande-son les vibrations des 808. De l’autre, la misère sentimentale de lycéens aux avant-bras scarifiés, leurs yeux fixant le vide depuis le fond de la classe, au son de boucles de guitares mélancoliques.

Au milieu des rookies Lil Lotus, Cold Hart, Smrtdeath, du baron Bones et bien sûr du regretté Lil Peep, cet univers emo-rap compte une entité de plus en plus visible : nothing,nowhere, ovni dans ce créneau, se démarque de la GothBoiClique et consorts grâce à un style nettement plus rock qui pousse plus loin la recherche de la musicalité et de l’impact émotionnel. Ce cocktail de guitares pop-punk agrémentées de rythmiques trap, déjà efficace en soi, se complète avec un chant des plus aériens, qui injecte parfois des petites doses de saturation aux penchants screamo.

Bummer

Qui est donc nothing,nowhere ? Un groupe ? Non, une seule personne. Joe Mulherin, éternel ado ayant traîné son angoisse existentielle dans le Massachusetts, loup solitaire perdu au milieu de sa vingtaine, possédant toutes les qualités vocales requises pour chanter dans un groupe emo. A l’aise dans le mystère, le jeune homme montre rarement son visage : Vêtu d’une cagoule dans R.E.M, maquillé en faucheuse dans Skully, on ne le voit à découvert que dans les clips Deadbeat Valentine et I’ve Been Doing Well. Lui et sa musique ont comme point commun de présenter tous les signes d’une sensibilité exacerbée. C’est en 2015 qu’il a succombé à son envie de poser un pied dans le hip-hop en ajoutant quelques 808 drums, en tentant des flows ternaires par-ci par-là, et en publiant le résultat sur Soundcloud afin d’avancer parmi toute une scène d’anciens no names devenus icônes en un temps record. Notons aussi une poignée de morceaux estampillés never,forever, dans un registre emo plus traditionnel encore (Clarity In Kerosene reprend l’un d’entre eux).

Si nothing,nowhere se revendique emo notamment à travers certaines références à cette culture, comme dans Deadbeat Valentine, où un extrait d’émission de Fox News, en guise d’intro, tourne en ridicule la curiosité morbide de la presse. Les samples de monologues ou dialogues sont d’ailleurs monnaie courante, comme pour faciliter l’immersion dans une discographie qui n’est en fait qu’une (très) profonde introspection. Malgré une palette d’émotions assez riche, le centre névralgique de nothing,nowhere peut se résumer en trois points : Primo, une nostalgie de l’adolescence (voire de l’enfance), d’où l’omniprésence de vidéos qualité VHS pour reproduire le grain miteux des vieux souvenirs et mieux tirer sur la corde sensible. Deuxio, un dégoût total des relations humaines et des normes de la société adulte, représentée par la métaphore du bureau (dans les clips I’ve Been Doing Well et Skully, où il en fracasse joyeusement quelques uns). Tertio, dans les chansons les plus sentimentales, une haine amoureuse aussi viscérale que confuse (Clarity in Kerosene).

nothing​,​nowhere. & oilcolor - who are you ?

Entre tous ces thèmes délicats se faufile l’ombre de la grande faucheuse, qui demeure le name-dropping favori de nothing,nowhere. C’est d’ailleurs sous le nom évocateur de Reaper que son dernier projet a été posté sur Soundcloud en octobre 2017. Neuf titres, parmi lesquels deux featurings illustrent parfaitement la dualité des influences du projet : Le trappeur aficionado de l’autotune Lil West, et Chris Carrabba le chanteur du groupe emo Dashboard Confessional. C’est avec ces neuf titres, qui vont de l’emo-trap sombre (Black Heart) au pop-punk boom bapisé (Funeral Fantasy) en passant par la ballade éthérée (Marykate), que Joe Mulherin se taille une renommée auprès de médias musicaux mainstream : Rolling Stone, Pitchfork, Billboard, New York Times, tous s’intéressent à présent au phénomène écorché vif dont la fanbase dévouée ne fait que grandir. En attendant qu’il finisse de s’affranchir de sa matrice orangée, munissez-vous d’un petit paquet de Kleenex et laissez-vous porter par les plaintes douloureuses de Joe.

- nothing,nowhere. sur Soundcloud
- nothing,nowhere. sur Bandcamp



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