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Chroniques

Choker Peak

Après l’Ocean vient Choker

Napoléon LaFossette, le 20 septembre 2017

Si le R’n’B a un rapport au temps moins intense que le rap, les grands artistes de notre décennie finissent eux aussi par devenir l’influence principale d’artistes émergents. C’est le cas de Frank Ocean, dont la couleur musicale est repérable à vue d’oeil au sein des teintes de PEAK, premier EP du Michiganois Choker.

Parler de choker quelques années en arrière, c’était évoquer un objet chargé d’images et de représentations des plus délicieuses. “L’Etoile” d’Edgar Degas, l’esthétique grunge, les stars des nineties à l’origine de nos premières palpitations d’outre-bassin... Hélas aujourd’hui, penser “choker”, c’est avoir avant tout en tête des lycéennes insupportables en Air Max 95, des stars de télé-réalité ou la plus ratchet des ratchets de notre quartier.

Heureusement, un terme si noble, renvoyant à l’inconscient de la luxure la plus désirable, ne pouvait bêtement venir se perdre dans une banalisation massive, sans sortir une carte inédite de son jeu. Cette carte censée redorer son blason, elle nous vient du métallique Michigan, terre étranglée par la récession et le chômage.

La terre de la Motown a su, depuis tant de décennies, offrir des figures à la black music, jusqu’au plus grandiose de ses blancs. Et il se pourrait bien qu’un nom qui comptera dans le r’n’b des années à venir soit un autre gars du cru. Un gosse à peine majeur, Chris aka Choker. Dont l’EP initial Peak est en train de vrombir dans les tympans de l’avant-garde musicale à travers toute l’Amérique.

UN BLAZE ANTINOMIQUE

Il est vrai que le scénario a de la gueule. Un type affichant une toute fraîche vingtaine, commençant à transpirer dès qu’il est entouré d’autre chose que son âme vagabonde, qui a conçu ce dix-titres seul dans sa baraque. Et si son blase évoque plus un rappeur SoundCloud déprimé et agressif qu’un gamin qui a envie parler de femmes sur des synthés californiens, ce n’est pas un hasard.

S’appeler Choker, c’est avoir pris le parti de l’antithèse entre son alias et le toucher artistique qu’il propose. Puisque ce PEAK a plus la texture du velours que d’autre chose lorsqu’il glisse dans les conduits auditifs. Ce sens du contre-pied inhérent à son appellation, c’est aussi ce qui caractérise cet EP en premier lieu. Et qui interpelle.

Ses morceaux ne sont pas des morceaux. Chaque piste est l’occasion d’un mélange d’ambiances et ces bouts de compositions collés ensemble, comme un patchwork, finissent par s’assembler à d’autres pièces de tissu plus éloignées dans le track. Une sorte de passage de relais intervient entre les instruments, les élans vocaux, les tempos. Lui l’explique par l’importance qu’il porte au fait de garder l’attention de l’auditeur tout au long du morceau. Les structures il s’en contrecarre, tant que ça sonne bien. “If it sounds good, I don’t care if I forgot to add a hook or a bridge”. Et ceci ne concerne pas que la composition. L’écriture et l’interprétation sont tout aussi déroutantes. Des bouts de romance, des images farfelues, des improvisations étonnantes. Le tout entre rap et chant, profondeur et malice, première et deuxième personne du singulier. Sunflower, septième piste de l’EP, en est un parfait exemple.

Patchwork Music

Un tout qui donne une spontanéité des plus vivaces à ce premier projet de Choker. Pas de DA, zéro formatage radio, de la créativité pure en somme, donnant un truc par moments foutraque au possible. Seules les trompettes et la guitare acoustique au crépuscule de “Diorama” offrent une présence externe sur PEAK. Un mode de fonctionnement jouissif, puisque c’est ce que l’on aimerait entendre sur tous les premiers projets.

Toutefois, taffer seul n’est pas un désir à long-terme pour le bonhomme. Il avait ce besoin, et ne se sentait pas encore prêt à travailler avec d’autres. Se fier à son instinct, rien d’autre. Mais il a conscience de l’intérêt d’aides extérieures, et travaille sur lui pour réussir à l’avenir à partager ce processus créatif. Notamment au mix et au master : il avoue sans mal être soûlé par la tendance de ses obsessions les plus grunges à surgir dans cette phase finale du travail. Les appels du pied de représentants de label commençant probablement à déferler dans sa boîte mail, cette ouverture dans le travail ne devrait de toutes manières pas tarder à s’imposer comme une obligation.

L’enfant de Frank Ocean

Choker est un nerd, c’est une évidence. Lui qui a été éduqué tant au rap qu’à Sufjan Stevens ou Björk qu’écoutaient son grand frère, va chercher ses inspirations partout, dans l’immensité que le net peut offrir. Toutefois, sa source d’inspiration première, elle saute aux yeux dès ce Mango qui ouvre l’EP. Ecoutez-le, écoutez ce premier couplet, ce phrasé nonchalant vous rappellera forcément quelqu’un. Puis, aux alentours des 2:10, lorsque sa voix décolle et que le finish s’annonce, l’évidence sera là devant vous. Mince, voilà un enfant de Frank Ocean !

Qu’il s’agisse de la tonalité de ses chants, de ses couplets rappés, de son timbre de voix ou de l’impression d’anxieuse légèreté qui se dégage de sa musique, le premier essai de Choker est hanté par l’âme du crooner le plus important de notre génération. D’ailleurs, vous noterez que toutes les descriptions offertes dans la première partie de ce papier, qu’il s’agisse du personnage ou de sa musique, présentent des similarités avec Christopher Breaux et sa musique. Jusqu’à leurs prénoms.

Comme Frank Ocean, il partage un amour pour la transversalité artistique. Ainsi, télécharger PEAK sur BandCamp offre le droit à une photographie, prise avec un appareil façon Kodak prenant la poussière depuis des piges dans le grenier de papa. Dans l’esprit du Tumblr de Frank Ocean. Puis, le tout s’accompagne d’un scénario de film, comme a pu le faire le membre d’Odd Future dans son Boys don’t cry Magazine. A-côté de quoi sa musique décousue, ce mélange d’influences tendant vers une mélancolie ensoleillée, rappelle la sensation que donnait Nostalgia, Ultra à sa sortie. Celle d’écouter un mec parler de bouts de souvenirs, digresser pour mieux revenir ou pour ne pas revenir du tout, nous envelopper dans une atmosphère d’une profonde nostalgie, profonde mais colorée, profonde mais pas pleurnicharde. Du R’n’B qui pense à voix haute.


C’est un objet qui file entre les doigts, c’est chaud, ça ne casse jamais les oreilles, bref : ce PEAK est un EP anti-métallique. A l’opposé du blaze de son compositeur-interprète et de son Etat d’origine. Alors quoi de plus logique que d’y voir une échappatoire, un premier coup d’éclat qui lui permettra de rapidement déménager sur la côte Pacifique ou ailleurs, son anxiété sociale toujours dans la poche mais sa chambre d’ado bien loin derrière lui ? En tout cas, son nom commence à faire parler. Et il ne serait pas étonnant qu’il s’agisse à long terme de l’un des projets les plus importants du premier semestre 2017.



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