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Chroniques

Ugly God The Booty Tape

Booty gang captain

Thomas Rautureau, le 22 septembre 2017

Le fétichiste des pieds ami des lézards et des Pokémons a sorti sa première « bootytape ». Comme prévu, c’est du grand n’importe quoi.

Dans une interview pour la Red Bull Music Academy, le producteur Harry Fraud fait un constat on ne peut plus vrai : « Le régionalisme n’existe plus. Nous avons Internet.  » Si, dans certaines régions, il persiste tout de même un fort héritage de la musique des années 80/90, force est de constater que l’arrivée d’Internet a considérablement changé la donne. Aujourd’hui, grâce à Internet, un jeune rappeur peut faire de la musique étrange et inhabituelle comme bon lui semble, sans avoir de comptes à rendre aux puristes du coin et sans que leurs critiques fangeuses ne soient un obstacle à son succès. Ugly God est l’un de ces jeunes rappeurs biberonnés aux bizarreries d’Internet et The Booty Tape, son premier projet à sortir en major, est une ode déjantée à tous les arrière-trains. Les vrais, les faux, les laids, les beaux.

Avant d’être l’un des rappeurs les plus appréciés des internautes, Ugly God est un bougre à la personnalité atypique. Un petit jeune de 20 ans qui est la définition même de l’insolite et qui pourrait être le héros de son propre cartoon sur la chaîne Adult Swim, tout comme celui de son propre jeu vidéo. Un individu saugrenu que même ses plus fervents fans ont parfois du mal à suivre dans ses délires. De son vrai nom Royce Rodriguez, le rappeur est un fan hardcore des Pokémon sur Gameboy, un fétichiste des pieds qui n’a jamais léché un orteil de sa vie et un cabotin qui adore s’afficher avec des lézards accrochés au bout de son nez. Ugly God est ce genre de weirdo, le Sacha Ketchum du rap salace, une mixture disgracieuse de tous les gamins d’Internet aux délires un peu cons qui écoutent du rap à mi-temps sur SoundCloud.

Contrairement à ce qu’on peut lire sur certains sites, l’influence musicale de Lil B sur Ugly God est relativement succincte. Le rappeur qui l’a le plus influencé est sans conteste Soulja Boy, avec son style bête mais entêtant comme une mauvaise pub à la TV, comme une sonnerie de téléphone horrible que l’on ne parvient pas à se sortir de la tête. On peut également citer Ilovemakonnen dans une moindre mesure, qui l’avait d’ailleurs signé sur son label pour un temps. Plus qu’un modèle artistique, Lil B occupe le rôle de guide spirituel et partage avec le rappeur sa philosophie du based lifestyle, un art de vivre qui consiste à faire tout ce que l’on a envie de faire sans prêter une quelconque attention à ce que pensent les autres. Comme lui, Ugly God n’a peur de rien et sur cette Booty Tape, il fait l’étalage de toute sa verve adolescente. Il vante sa laideur et son micro-pénis sur L.D.C. , s’auto-clash sur Fuck Ugly God, demande à sa partenaire s’il peut jouer le rôle de la femme sur I’m A Nasty Hoe et envoie balader une pétasse sur Stop Smoking Black & Milds en lui demandant d’aller se laver le postérieur. L’humour est ultra potache, parfois médiocre et souvent de mauvais goût, mais Ugly God s’en sort toujours avec les honneurs grâce à sa désinvolture légère.

BUBBLE GUM HOUSTON ROYCE

Bien que le rappeur soit originaire de Houston, son style diffère complètement du rap historique de cette ville. On est moins dans le country rap tunes sirupeux que dans la trap bubble gum de Lil Yachty. Ugly God adopte divers flows assez classiques en provenance d’Atlanta et ponctue parfois ses mesures avec des onomatopées cartoonesques. Pourtant, malgré une recette plus que redondante ces dernières années, il parvient à ne pas être insupportable une seule seconde. Au contraire, le rappeur nous plonge aisément dans son univers, avec ses mélodies qui s’avèrent catchy et très efficaces. Comme une grande partie des rappeurs qui fonctionnent actuellement, on peut trouver également des analogies entre son style et celui de Gucci Mane. Comme lui, Ugly God fait des rapprochements d’idées improbables et des comparaisons hyperboliques facétieuses (« Her pussy wet like a duck »). Il n’y a pas besoin d’être familier de la langue de Shakespeare pour constater qu’il n’est pas le rappeur du siècle mais au moins, il a le mérite d’écrire lui-même ses textes farfelus. Il est d’autant plus amusant qu’il reconnait volontiers ses lacunes derrière un micro. Mais le jeune Royce a plus d’une pokéball dans son sac. En effet, il est aussi son propre producteur.

Le Dieu des disgracieux est très critique quant à son écriture mais il semble plus confiant concernant le beatmaking. Presque entièrement autoproduite, cette Booty Tape est un condensé de tout ce qui fait le succès du rappeur : des compositions homemade, minimalistes, avec une esthétique fluo et juvénile. Ses productions les plus grossières ne doivent d’ailleurs pas dépasser les cinq pistes sur la console de mixage et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Ugly God travaille de manière instinctive, sans se prendre la tête. Il est capable de découper deux notes de piano entendues au début d’un titre sur SoundCloud, de les faire tourner en boucle sur FL Studio en joyeuse compagnie de charlestons sautillants, de basses pachydermiques, de caisses claires cinglantes et d’en faire un tube. Cela peut paraître honteux au premier abord mais on se trouve en fait devant une parfaite représentation de ce qu’est la culture hip-hop. Du pillage, de la ghetto-piraterie, du sampling comme on en faisait dans les années 80/90 avec des vinyles de funk, de soul et de jazz.

Illustration : Eduardo Herrera

Parmi les morceaux qui n’ont pas été usinés par Ugly God, on peut saluer le travail de Nikko Bunkin – qui avait déjà produit Booty From A Distance - sur le titre No Lies. C’est sur ce dernier qu’apparait Wiz Khalifa, le seul invité de la tape, dont la prestation est malheureusement sans grand intérêt. Sur ce même titre, le jeune Royce essaie d’écrire une chanson plus aboutie sur le thème de la séduction mais il se casse un peu les dents sur l’exercice. Après nous avoir détaillés comment il se tape ses groupies de la plus sale des manières, on a un peu du mal à le prendre au sérieux. La tape comporte quelques bangers qui feront fureur dans les house parties lycéennes mais ce sont les productions laidback qui demeurent les plus efficaces, Water et I’m A Nasty Hoe en tête. On pourrait classer celles-ci dans des playlists du style « lo-fi hip hop chill instrumentals » qui fourmillent sur YouTube tant elles aspirent au bien-être et à la décontraction, avec leur univers pittoresque tantôt éthéré, tantôt aquatique. Demain, Ugly God pourrait arrêter le rap et se concentrer sur la production, il s’en sortirait très bien.

The Booty Tape ne plaira pas à tout un chacun mais elle est là, désormais, et il va bien falloir faire avec. Ugly God est un mauvais rappeur qui se débrouille plutôt bien derrière les manettes, un mec moche qui a compris qu’il devait être drôle pour séduire les plus belles femmes, un bouffon surréaliste qui fournit du contenu auquel tout le monde peut s’identifier, aussi ridicule soit-il. Comme il le dit lui-même : «  J’ai compris que le rap était niqué quand j’ai commencé à avoir du succès ». Peu importe comment le rap est en train d’évoluer, en bien ou en mal, Ugly God est juste là pour se marrer et il nous fait bien rire aussi.



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