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Chroniques

Hoodrich Pablo Juan & Brodinski The Matrix

Menace Humanoïde

Yanis, le 6 mars

Brodinski et Hoodrich Pablo Juan transforment l’essai IWFYB avec leur EP commun The Matrix, empreint d’une alchimie hypnotique et imparable. Ce dernier se positionne comme un des rappeurs trap les plus polyvalents.

Au pays des diggers, Brodinski est roi. Il y a quelques années, le DJ et producteur français décide de traverser l’Atlantique et de s’immerger dans la culture rap. Au cœur des frémissements de la scène d’Atlanta, sa terre d’accueil, il exporte sa musique électronique âpre, industrielle, incisive et froide comme l’acier d’un glaive. Des connexions qu’il établit naissent différents projets qui sont des daguerréotypes de l’underground Atlanta gorgé de rappeurs pétris de talent. Sur The Sour Patch Kid, un seul d’entre eux y apparaît par deux fois : HoodRich Pablo Juan. Car oui, derrière l’excellent No Target de 21 Savage, Pablo Juan fait déjà des étincelles avec le Frrançais aux machines. D’abord, il dévore littéralement son collègue Jose Guapo sur Weekend, débitant un couplet acéré empreint de sa nonchalance érigée en marque fabrique. Puis, il s’empare de la production lente et lancinante de Brodinski sur Dead People, quelque part entre slow macabre et BO de slasher movie.

Depuis 2015, HoodRich Pablo Juan abreuve les rues d’Atlanta de mixtapes à foison, garnies de son rap si singulier : derrière des flows nonchalants, derrière son apparente décontraction se cache un rappeur aux placements appliqués et incisifs. Depuis sa signature au sein du label, il a publié son premier album, Designer Drugz 3, dans lequel We Don’t Luv Em, son premier tube, le place sans conteste comme une étoile montante d’Atlanta. Musicalement très ouvert, il a partagé des sessions studio avec Brodinski avant la sortie de The Sour Patch Kid.

Loin d’être anodine, ce tandem aussi surprenant que terriblement efficace est né sur Designer Drugz 2, une des nombreuses mixtapes de HoodRich Pablo Juan. Sur le morceau Walk Like Money, Brodinski gratifie Pablo Juan d’une flûte et de basses réveillant les morts alors que ce dernier les couvre d’un egotrip sans aucune mesure, alternant les flows lourds et un refrain désinvolte et terriblement entêtant. De leur collaboration se dégage un pouvoir hypnotique et une identité unique, entre strip clubs et guillotine. Conscients de leur potentiel, ils remettent le couvert sur Brain Disorder, l’EP de Brodinski sorti en 2017, avec IWFYB, un morceau bondissant et lourd à la fois devenu le morceau référence de leur binôme.

Enfin, après quatre morceaux pour autant d’essais concluants, après avoir distillé des collaborations plus que réussies, HoodRich Pablo Juan et Brodinski ont enfin sauté le pas du projet commun tant attendu. En résulte The Matrix, un EP de sept titres, seulement (tant on en souhaitait plus) au goût métallique, aussi glacial qu’éphémère.

Brodinski plonge HoodRich Pablo Juan dans un enfer industriel en pleine distorsion, dans le cratère d’un volcan en éruption où le magma coule à flots comme l’alcool et l’argent de Pablo Juan. Tout y est lugubre, obscur. L’univers musical n’est que nuit, sang, lame et acier. Alors que la musique de Brodinski suinte la mort, annonciatrice de tous les dangers, le rappeur semble loin de s’en inquiéter : il lui faut à peine deux mesures pour jauger l’intégralité du projet. Pablo Juan évolue comme un poisson dans l’eau dans les abysses acérées et hostiles à toute forme de vie humaine du producteur français, et ce dès le morceau d’ouverture. Alors que l’instrumentale prend des airs de BO de western futuriste, le rappeur la survole par ses flows flegmatiques et diablement efficaces.

Au fil du projet, Brodinski déploie l’étendue de la force de sa musique, resserrant inlassablement son étreinte autour de HoodRich Pablo Juan. Loin de se sentir supplicié, il passe l’épreuve de The Money, le deuxième morceau, avec mention. Désinvolte comme personne, il rappe avec enthousiasme au point de se laisser aller à pousser la chansonnette sur le refrain.

Toutefois, l’intensité est à son acmé lorsque résonnent les premières notes de I’m The One. Brodinski dégaine son attirail d’instruments de tortures, décidé à mettre pour de bon à l’épreuve HoodRich Pablo Juan. Il le plonge dans un entonnoir des plus exigeants : l’instrumentale est construite autour d’une pression constante et croissante, oppressante jusqu’à l’explosion électronique du deuxième couplet, asphyxiante. HoodRich Pablo Juan en sort indemne et, impavide et imperturbable, ne cesse de débiter d’un sang aussi froid que la production, terrifiant de flegme. S’il alimente l’acier des productions avec les armes, il y ajoute les fantaisies féminines et vestimentaires dont il est tant friand.

A l’aise, HoodRich Pablo Juan recrute sur Thug Life son pote de Maryland Lil Dude pour festoyer, honorant leurs vies de gangsters faites de calibres chargés, de deals de drogues et de bijoux scintillants dans le noir de la production de Brodinski. L’EP se ferme sur Get Lit : criblé d’alarmes stridentes, il annonce HoodRich Pablo Juan qui, en traversant la matrice de Brodinski, est devenu le danger qu’il encourait en y entrant.

Si The Matrix est en apparence un OVNI dans la discographie de HoodRich Pablo Juan, y transparaissent toutefois sa polyvalence (qui n’a que peu d’égal à Atlanta) mais aussi une palette de flows flegmatiques qui érigent la nonchalance à son paroxysme : alors que tout s’écroule autour de lui, que les productions de Brodinski insufflent un nihilisme total, le rappeur reste stoïque, inébranlable. Pire, il se nourrit du chaos autour de lui pour devenir la menace qu’il évoquait déjà sur Rich Hood via Menace II Society : "Menace to the society like I’m Caine".

Ecouter Hoodrich Pablo Juan & Brodinski - The Matrix



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