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Focus

Emocore et Rap : Intimes connexions

Vampires Will Never Hurt You

Jocelyn Anglemort & Young flex o’ 1000, le 20 novembre 2017

Retour sur l’emocore, genre musical aujourd’hui plébiscité et samplé par toute une génération de nouveaux rappeurs. Article suivi d’un hommage à Lil Peep.

If it was the ’70s, I’d be a punk artist. I was just born into hip-hop."
Yung Lean

Cheveux teints, mitaines rayées, ceintures cloutées et tee-shirt façon Donnie Darko, voici les clichés qui représentent parfaitement l’âge d’or de l’emo. Pourtant, la naissance de ce mouvement remonte bien avant l’ère des Millenial loosers. Milieu des années 1980, en réponse à la violence montante du Punk-Hardcore à Washington, des groupes tels que Rites of Spring ou Dag Nasty décident d’adopter une approche beaucoup plus mélodieuse, avec un traitement des textes mélancolique et porté sur les sentiments de chacun. De là naquit l’emo - pour « emotional-hardcore » - sous-genre de la vague Post-Hardcore et petit fils dépressif de la scène Punk américaine.

A partir des années 1990, surfant sur le succès des groupes de Grunge et de Punk-Rock comme Nirvana, The Offspring ou encore Green Day, le mouvement connaît un regain de succès grâce à un traitement plus « grand public », très loin des caves moites et des chambres mansardées des groupes précédents. C’est à l’aube des années 2000 que la popularité de l’emo touche à son paroxysme. Avec Jimmy Eat World et My Chemical Romance, le genre trouve ses fers de lance et truste les B.O de la plupart des teens-movies de l’époque.

Bones
Illustration : Nina Melisart

Fin des années 2000, l’emo s’essouffle à force de se subdiviser. Ces enfants légitimes que sont le screamo et le metalcore tentent tant bien que mal d’en faire perdurer l’esprit en poussant au maximum ses codes idéologiques et, malheureusement, vestimentaires. Piercing au labret, cheveux lisses plaqués sur le visage, pantalons slims et paires de converse, les nouveaux emos s’inspirent davantage du metal pour repousser les limites de leurs gènes hardcore. Certains basculeront vers le Deathcore, digne héritier de la lignée, d’autres dans la dubstep (dont Sonny Moore, chanteur de From First To Last et débutant dans la musique électro sous le nom de Skrillex) pendant que les puristes tenteront de le maintenir en vie en renouant avec une approche old school et underground plus proche de ses racines.

L’emo perdure ensuite de manière confidentielle, émaillé par sa tentaculaire descendance et terrassé par la montée en force de la musique électronique et surtout d’un courant rap alternatif qui deviendra, au fil du temps, la référence en matière de catharsis lyricistique, autour d’artistes comme Bones ou Lil Ugly Mane par exemple.

Récemment encore, plusieurs jeunes rappeurs ont revendiqué l’emo en tant qu’influence majeure (Lil Peep et ses collègues de la Gothboiclique, Ghostemane ou $uicideboy$) en utilisant des samples issus de groupes tels que Hawthorne Heights, Underoath, Brand New ou encore Confide. Wicca Phase Springs Eternal est un des personnages clefs de cette rencontre entre rap et emo. Le co-fondateur de la GBC était un des créateurs du groupe de rock emo Tigers Jaw avant de rejoindre la scène rap underground. Mariant les dents en or et les riffs emocore, et accompagné de textes portés sur la mélancolie et l’autodestruction comme s’ils provenaient du journal intime d’un ado dépressif, cet emo-rap est taillé pour une génération perdue dans l’abondance d’informations matraquées par les médias du monde adulte, préférant se tapir derrière son écran plutôt que d’affronter la réalité en face, nourrie aux fantasmes du mythe du garçon populaire et de la cheerleader s’embrassant dans un 4x4 sur fond de Yellowcard.

Wicca Phase Springs Eternal
Illustration : Nina Melisart

Des artistes comme Xxxtentacion, Yung Lean ou Black Kray n’hésitent pas sortir des projets estampillés emo, mêlant culture trap à des sonorités pop punk larmoyantes, et participent par la même occasion à rafraîchir deux vagues usées jusqu’à la moelle, comme pour nous rappeler que même si son style musical est aujourd’hui désuet, l’état d’esprit du punk est toujours là, prêt à faire crier à l’injustice l’ado mal dans sa peau qui sommeille en nous. Young flex o’ 1000


Sélection

Quand les rappeurs US s’aventurent dans les méandres du rock dépressif, ils en remontent quelques samples bien sentis :

Yung $hy – Call the cops (sur le sample Killswitch Engage – My Curse )

Yung $hy – Call the Cops

Sample : Killswitch Engage – My Curse


Lil Peep – Cry baby (sur le sample Brand New – The No Seatbelt Song )

Lil Peep – Cry Baby

Sample : Brand New – The No Seatbelt Song


Bones – Skeletonman (sur le sample IseeStars – Ten Thousand Feet In The Air )

Bones – Skeletonman

Sample : IseeStars – Ten Thousand Feet In The Air


Xxxtentacion ft. Killstation – Snow (sur le sample Nine Inch Nails – 13 Ghosts II )

Xxxtentacion ft. Killstation – Snow

Sample : Nine Inch Nails – 13 Ghosts II


Jayyeah (Cold Hart) – Black my eyes (sur le sample Hawthorne Heights – Ohio is for Lovers )

Jayyeah (Cold Hart) – Black my eyes

Sample : Hawthorne Heights – Ohio is for Lovers


Drew the Architect ft. Misogi – Blùrr (sur le sample Real Friends – Giving Up On You )

Drew the Architect ft. Misogi – Blùrr

Sample : Real Friends – Giving Up On You


Cold Hart - Cool Hat (sur le sample Emily – From First To Last )

Cold Hart - Cool Hat

Emily – From First To Last


Lil Peep – Sex [last nite] (sur le sample Underoath – When The Sun Sleeps )

Lil Peep – Sex [last nite]

Underoath – When The Sun Sleeps


Lil Peep
Illustration : Nina Melisart

Lil Peep, incandescent adolescent

Ndlr : Au moment de la rédaction de cet article, Lil Peep n’était pas encore mort, emporté le 16 novembre par une surdose de prescription drugs (à priori de faux Xanax coupés au fentanyl), 17 ans jour pour jour après DJ Screw.

A seulement 21 ans, Gustav Ahr était sans doute l’artiste le plus représentatif de cette scène emo coincée quelque part entre les Kids de Larry Clark et ceux du Elephant de Gus Van Sant. Avec les membres de son équipe, la Gothboiclique, il synthétisait ce rap voué à tuer l’ennui entre deux chagrins d’amour, et si possible sans sortir de cet état de neurasthénie avancé.

Avec son sens inné de la mélodie et ses penchants emo décomplexés, il laisse derrière lui une carrière déjà riche, certes loin d’être parfaite mais atteignant parfaitement son objectif : raconter les dérives et le spleen des adolescents issus de la middle class.

Si elle nous choque, la nouvelle de son décès ne nous surprend malheureusement pas. À l’instar d’un autre regretté, l’immense Chad Lamont Butler, la sur-dose de drogue occupait une telle présence dans l’œuvre de Peep qu’il nous aurait fallu porter des œillères pour ne pas voir le drame arriver, un jour ou l’autre.

Comme le racontait Jon Caramanica pour Times Magazine cet été : « [...] before the beginning of the interview, he’d pulled a Xanax out of a prescription bottle with the name scratched off and taken it. A half-hour later, he was in slow-motion, insisting, “I go as hard as I can when I’m anxiety-free" [...] », Peep ne faisait pas un secret de ses crises d’anxiété et de ses pulsions suicidaires, ni de son addiction aux tranquillisants et diverses drogues. Il assumait également ouvertement sa bisexualité et exprimait le dégout que lui inspirait le sexisme omniprésent dans l’industrie musicale.

Très proche de son public sur les réseaux sociaux il s’est ainsi fait rapidement, et sous les radars des grands médias musicaux, le porte parole d’une génération d’adolescents mal à l’aise avec les normes sociales et confrontés à la dépression, au suicide ou aux problèmes liés à leur identité sexuelle. Il n’y a qu’à voir le nombre impressionnant de témoignages sur les réseaux sociaux de fans déclarant que Lil Peep et sa musique les ont énormément aidé lors de passages difficiles.

“His music is therapy to many people.”
Nedarb Nagrom

Cette perte nous laisse, chez Swampdiggers, un sentiment amer. Celui de voir disparaitre un artiste que l’on a vu éclore avec curiosité tant il se démarquait des centaines d’artistes qui pullulent sur Soundcloud (par son look bien sûr, mais surtout par ses inspirations musicales et sa personnalité). Il serait une erreur de le considérer comme un rappeur, Peep avait toutes les qualités du chanteur sensible et maladroit, prompt à délivrer des interprétations catchy parfaites pour accompagner les rappeurs issus de l’underground.

Avec la perte de Lil Peep, et à l’image de celle de son idole Kurt Cobain, c’est peut-être toute une sous culture qui est mise à mal, celle portée par la Gothboiclique, défoncée aux médocs sur des samples de guitares. Dans le cas où les artistes dépressifs sont souvent une représentation exacerbée des angoisses des fans, leur perte symbolise la fin de tout espoir. Et si le public adolescent adore jouer à se faire peur, il a tendance à détester ces moments où la réalité rejoint la fiction. « I’ma die like a rockstar » rappait Danny Brown, autre accro aux pilules flirtant avec la ligne jaune. Aujourd’hui, il ne nous reste plus qu’à espérer, à minima, qu’une partie de ce public et des artistes dont Peep était proche voit dans ce drame une dernière et nécessaire mise en garde.
Jocelyn Anglemort & Dirt Noze

REP.

Illustrations : Nina Melisart



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