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Focus

Ratking La mort d’un mouvement ?

Expérimentations musicales, sacs à dos, cannettes de bière et dents cassées

Axel Bodin, le 17 juin

Retour sur le groupe de Wiki, Hak et Sporting Life qui aurait pu changer New York.

Si le réalisateur Larry Clark a toujours semblé avoir des penchants douteux tournés vers la pédophilie, personne ne lui retirera son habilité à retranscrire l’ambiance malsaine et touchante des jeunes perdus dans un flot de possibilités hédonistes, entre les canettes de bières qui se descendent à toute heure de la journée, les cônes de weed allègrement remplis ou les os brisés contre l’asphalte après un 360° raté sur une planche défoncée. Kids dressait un décor de New York aux rues parsemées de détritus et aux appartements trop petits pour des soirées chaotiques de teenagers sans repère. Le réalisateur retranscrit une réalité pure, vécue par des milliers de personne. Et certains d’entre eux vont vouloir faire partie du paysage musical en racontant leur mode de vie sur des faces B. Les après-midis à écouter du Wu-Tang Clan et du Public Enemy les mèneront à composer de véritables albums. Mais qui sont-ils et comment ont-ils contribué à faire évoluer le rap au début des années 2010 ?

Les premières ondes

C’est par un parcours somme toute banal que des gamins vont réussir à constituer une scène underground à part entière, devenant l’antithèse des rookies comme Pro Era ou Flatbush Zombies, et épousant une forme bien moins lisse, remplie de ratures et de bruitages sonores comparables à une foule venue militer à Times Square. Et parmi tous les groupes de molécules d’adolescents qui se sont formés, un crew d’Harlem réussira à faire parler de lui en dispersant aux 4 coins du pays leur idéologie. Leur nom ? RatKing. Les rois des rats. L’envie de rester sous une plaque d’égout s’illustre alors jusqu’à leur pseudonyme. Et pour donner cette forme triangulaire, 3 membres cohabitent ensemble. Wiki le white trash à la dent en moins, Hak l’esprit reposé et Sporting Life, le producteur au talent fou qui définira leur identité. Très vite, en 2012, ils seront reconnus par un large public avec leur mixtape Wiki93, empreinte de ce boom-bap déjà recouvert d’une crasse d’éléments inaudibles encore trop peu maitrisés. S’ensuivra d’une signature avec le label Anglais XL Recordings qui leur permettra d’étoffer leur style. Il parait d’ailleurs contradictoire d’effectuer une telle démarche, eux qui revendiquent une vie sans cadre. Mais il faut comprendre que le label a toujours donné une liberté conséquente aux artistes, leur laissant du temps pour développer la musique qu’ils veulent proposer.

Même si l’ensemble du projet était fouillis et sûrement enregistré dans une chambre de 15m², il est facile d’y déceler un certain talent précoce. Et rapidement, un mouvement vaste se crée grâce aux connexions inattendues notamment entre Boiler Room et le groupe. Car si la société proposait des shows centrés sur les DJ’s, ils souhaiteront se diriger vers des lives d’artistes hip-hop tout en amenant une proximité entre le public et les rappeurs. Sans scène surélevée. Les mecs kickent au milieu de la foule, laissant les gouttes de sueur se répandre, les voix résonnant au plus près des tympans. RatKing fera partie des premiers à s’insérer dedans. Finalement, on retrouve l’ambiance de block parties des années 70 dans les ghettos du Bronx où se réunissait le voisinage pour danser dans une organisation écaillée.

Et l’émergence du phénomène dans le pays et à l’étranger se fera par le biais de leur premier album So it Goes. Une pièce maîtresse qui définira une vague de rappeurs new-yorkais voulant sortir de l’ombre des hauts bâtiments. Il suffit de voir l’affiliation du groupe avec le chanteur King Krule sur le single So Sick Stories où leurs voix difformes s’entremêlent pour raconter les histoires crapuleuses dans le quartier d’Harlem. Cette thématique est forte dans leurs textes et c’est tout l’enjeu de ce disque. C’est-à-dire rendre hommage à leur quartier, pour le meilleur et pour le pire. Chaque recoin de la ville peut être décrit sous la forme de quelques phrases, quelques images. Ils se positionnent comme des conteurs ayant observé les actes des autres et les conséquences que cela entraîne. La couverture est d’ailleurs illustrée par une carte de Manhattan, recouverte d’un filtre poussiéreux retranscrivant la moisissure invisible qui se répand chaque jour dans l’air. On le remarque aussi par les visuels scotchant, parfois sous forme de documentaires, comme dans Canal, où déambulent des habitants dans des décors familiers. Snow Beach se tournera, lui, vers cette plage de neige qui embellit New York durant la saison hivernale. Ratking peut se targuer d’avoir apposé une image cohérente à leur musique.

Les racines

Impossible de parler du groupe sans évoquer leur impact sur le Royaume-Uni. Il suffit de s’attarder sur le travail de l’Irlandais Rejjie Snow, au timbre de voix grave, ou encore Loyle Carner racontant les déboires de la classe ouvrière. Leurs nombreux voyages dans les îles résulteront à des collaborations, que ce soit en studio ou lors de freestyles. Mais ils s’inspireront aussi de la brutalité que l’on peut retrouver dans le grime, notamment au niveau du flow, grâce à des rimeurs comme Dizzee Rascal ou Wiley pour ne citer qu’eux. Tout particulièrement avec Wiki qui arrive sur les productions comme une sulfateuse pour cracher ses dernières notes écrites sur papier. D’ailleurs, il aura la possibilité de rivaliser avec un certain Skepta, figure de proue du rap Londonien, sur le remix du titre Shutdown. On se rend alors compte que l’atmosphère des deux villes est plus alignée que ce que l’on aurait pu penser. Car malgré un manque de proximité sur le plan géographique, nous sommes face à une architecture et un style de vie fortement identique. Que ce soit les briques rouges qui élèvent les tours dans le ciel ou le mode de vie punk dicté par les mêmes lois.

Pour que la recette fonctionne, ils auront, certes, bouffé des heures de Wu-Tang mais aussi de Suicide, un duo de rockeurs des années 70 ajoutant des éléments électroniques à leurs accords pour donner un son fluide et saturé à la fois. Toutes ces bizarreries prendront part aux travaux de RatKing. Il suffit d’écouter Puerto Rican Judo où Sporting Life incorpore un beat house aux vocaux angéliques. Même l’un des couplets de Protein semble sortir de nulle part, lorsque Hak arrive avec une voix limpide sur des batteries venues rebondir avec frénésie entre quatre murs. Le sel de l’album réside dans cette imprévisibilité nous prenant à contre-pied sur chaque morceau où des instruments débarquent sans crier garde. Un parallèle peut se faire avec un mouvement émergeant au début des années 2000 avec des artistes comme El-P, Aesop Rock ou Cage, chamboulés après les attentats du 11 septembre qui auront cette mentalité pessimiste d’une ville dépravée, remplie de crasse, de meurtres sanglants et de complots entre politiciens peu scrupuleux. Avec une musique sophistiquée, filtrée par des bruits improbables tout droit sortis d’une autre galaxie, rien ne nous dit que Sporting Life n’aurait pas pioché quelques idées dans leurs albums.

Et maintenant ?

Nous voilà rendus en 2015 et tout un entourage s’imbrique dans cette brèche. Partagés entre New-York et Londres, des noms comme Slicky Boy ou Jesse James Solomon apparaissent. Également, une scène plus soul s’implante avec les mêmes racines musicales, les plus notables étant Jamie Issac ou King Krule encore très actif à ce jour. L’ancienne petite amie de Wiki, Princess Nokia, fera aussi son bout de chemin pour exploser avec son projet 1992, remplit de désinvolture. Cette année sort aussi la mixtape 700 Fill, dernière livraison des gamins qui n’aura qu’un accueil modéré. C’est peut être l’une des raisons qui causera leur division pour continuer leur carrière en solo. Si Sporting Life se contente de petits EPs expérimentaux et Hak d’un album, June, plus R&B, électronique et léger, Wiki gardera une direction artistique qui a fait l’empreinte du trio. Maîtrisant l’art du storytelling, il continuera à détailler son environnement délabré en y infusant une dose de plaisir hédoniste sous le soleil de la côte Est. Il ne chômera pas en dévoilant la mixtape Lil Me à la fin de l’année et l’album No Mountains in Manhattan deux ans après.

Mais le rappeur aura beau se déchirer la trachée pour nous prévenir que son crew va débarquer, force est de constater que la scène s’essouffle et qu’ils ne sont plus les weirdos qui dominaient le terrain. Le temps où RatKing faisait la couverture de The Fader est révolu. L’esprit outsider perdure seulement avec des projets undergrounds comme ceux de Your Old Droog ou le fabuleux dernier album de King Krule. Mais qu’importe pour eux, ils n’ont jamais réclamé de Grammy ou de se battre sur les plateformes de streaming. Seul un amour infini pour cette routine leur convient. Et passer à côté de tous les rats pataugeant dans les égouts pour dégoter le meilleur et le pire de ce que la ville a à leur offrir serait une grave erreur au vu de la qualité sonore proposée. Car les graffitis qui recouvrent la pierre ne s’effaceront pas, se confondant dans le décor, lui donnant ce relief si particulier. Les œuvres qui en découlent retranscrivent l’essence de ces fresques, prennent part au fondement de la mégalopole.


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