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Chroniques

Brodinski The Sour Patch Kid

Bande-son de l’invasion extraterrestre

Napoléon LaFossette, le 29 septembre 2016

A movie directed by Brodinski.

Quelle était la probabilité que l’un des DJ français les plus en vogue dans le monde depuis quelques années soit un passionné du rap sudiste ? L’époque est à l’effacement des frontières (musicales), et après quelques mix parfois très inspirés sentant la Géorgie à plein nez, un départ pour les Amériques et un premier album réalisé à Atlanta, Brodinski récidive avec la mixtape ‘The Sour Patch Kid’.

Situons le personnage, avant toute chose. Louis Rogé, superstar française de la musique électronique, patron de Bromance Records, surprenait son monde il y a deux ans. En effet, alors qu’il annonçait son premier album Brava (sorti en Mars 2015), il précisait que celui-ci serait très influencé par le rap sudiste. Venu poser son matos et son accent à couper au couteau à Atlanta, une liste de quarante rappeurs à rencontrer dans la poche, il en sortit un projet hybride, entre deux mondes rimant avec drogue dure et grosses basses : le sien et la scène trap.

Brodinski en studio avec Lotto Savage, Bricc Baby et 21 Savage

Depuis, pas énormément de nouvelles en dehors de ses tournées, mais l’actualité de son label permet de comprendre qu’il œuvre toujours au rapprochement entre rap et electro (comme l’illustre l’arrivée de Myth Syzer et Ikaz Boi au sein de sa structure).
Peu de nouvelles donc... Jusqu’au 20 Juillet dernier, où il annonce l’arrivée d’une mixtape pour début septembre, The Sour Patch Kid, et laisse Yung Booke lâcher le clip de leur collaboration, Treat me like Gotti. Une mixtape qui a été dévoilée ce 12 septembre sur les internets.

The Sour Patch Kid

Le projet commence par une dédicace collective de DJ Lil Keem, avant que n’apparaisse Get me some more, entrée en matière musicale en compagnie de Johnny Cinco. Un track surprenant : une idée de base alléchante (utiliser une flûte orientale), mais un morceau redondant à la longue, du fait de la présence quasi-permanente d’une basse abrupte et vite lassante. Et ce malgré la prestation d’un Johnny Cinco qui se débrouille très bien sur un terrain risqué.

Puis sur Gas, Young Nudy vient poser ses flow susurrés – lui et 21 Savage ne sont pas potes pour rien – sur une production froide, machinale mais entrainante, semblant s’échapper d’une sorte de soucoupe volante, par une aube très fraiche dans une clairière à quelques lieues d’Atlanta. C’est audible, intéressant deux ou trois écoutes, puis pas grand-chose.

L’aube passée, le soleil se lève entièrement sur cette mixtape, avec Treat me like Gotti ; mais l’air est toujours frigorifique. Une mélodie hypnotique, une basse abrupte mais mieux utilisée. Et surtout la voix de l’un des réservistes de Grand Hustle Records, Yung Booke, monopolisant le beat comme un représentant de l’espèce extra-terrestre venue s’introduire auprès de ce pauvre redneck en Géorgie, qui se demande s’il n’est pas encore en train de rêver. A n’en pas douter, le track fera bouger quelques avant-bras et fera un peu trop trembler quelques murs de voisines aigries. L’univers vaporeux et presque glauque apporté par Brodinski couplé à l’énergie sans concession de Booke, aboutit en effet à un résultat probant, par un contraste que l’on retrouvera à de nombreuses reprises par la suite.

Au passage de relais suivant, on entend apparaitre une voix connue depuis de longues années à Atlanta, José Guapo. Par une collaboration avec Hoodrich Pablo Juan, il confirme sa forme du moment, quelques semaines après son surprenant remix de Changes. Nous offrant un joli contraste vocal, ils nous parlent de boire de la codéine et gober des champignons "on a Thuesday". Cela sur une production plutôt effacée, Brodinski s’étant – à raison – contenté d’offrir un refrain fourni et des couplets où nos deux aliens à l’accent espagnol peuvent prendre leurs aises, sur ce titre intitulé Weekend. The Sour Patch Kid commence à prendre un ton intéressant.

Arrive alors Big Dawg, sur lequel apparait Yakki. L’atmosphère est toujours aussi inhospitalière et pesante, ces extraterrestres sont du type menaçant, on commence à en être sûr. D’autant que Brodinski nous offre là l’un des morceaux les plus electro du projet, avec certaines sonorités évoquant grandement l’atmosphère musicale noire de l’album Aleph de son pote Gesaffelstein. Des bruitages de soucoupe volante, des basses toujours aussi dénuée d’humanité, la voix et les ambiances de Yakki venant accompagner le tout, et voilà ce que ça donne quand les aliens décident d’entrer dans la ville. Bemol : ce morceau a un réel défaut, son clip, relativement gênant.

C’est dans une ambiance plus club – au sens electro du terme – que se poursuit The Sour Patch Kid. Nos visiteurs d’une autre planète ont probablement fait une halte avant d’aller brûler le downtown, intrigués par les bruits sordides émis par quelques joyeux lurons en after. La basse est plus accueillante, la mélodie plus entrainante, grâce à une sorte de cloche que semble faire sonner un type sous substance opiacée. « Church is the new club » disait l’autre, et la fête se déroule en pleine église. S’improvisant pasteurs, B la B et Wicced s’emparent des micros et viennent illico partager leur humeur hostile à une assemblée de mecs qui un à un partent en bad trip. L’effet Checcin’ Out.

Et nos amis les extraterrestres s’étant légèrement dispersés en entrant dans la maison de Dieu, l’ami Lotto Savage a lui directement pris les chemins des sous-sols. Tombant sur une pièce mal éclairée, aux murs jaunis et à l’odeur poisseuse, il nous offre une ôde à la défonce. La défonce inquiétante mais amusante, oppressante mais revendiquée, sous la sobre appellation Geekin’ Off Drugs. Cela sur une composition transpirant toujours la noirceur, mais une noirceur presque ironique, une noirceur qui s’amuse à être ce qu’elle est. Ce qui, du coup, attise la curiosité de l’auditeur, qui ne sait pas si ce morceau lui inspire tension ou amusement. Ou, plus probablement, les deux à la fois.

Puis vient l’heure de l’invasion, l’heure où la race humaine commence à subir ses premières lourdes pertes. Alors que nos troubadours d’une autre galaxie marchent sur le centre-ville, ils laissent leur unique représentante féminine – telle une Schtroumphette cosmique – prendre la parole devant le City Hall. Et c’est ainsi que ReddColdHearted vient délivrer une performance éblouissante d’efficacité sur Wow. On imagine ainsi sans peine ses camarades bouger en rythme, à la façon des zombies du clip de Thriller, sur ce refrain où elle scande « Wrist wow, wrist wrist wow wow ». Un vrai morceau pour puristes, en somme. Le tout est bonifié par la voix malicieuse de Big Bank Black. Le morceau s’appelle Wow, et Brodinski poursuit avec cette atmosphère dérangeante, froide mais propice au turn-up, grâce à une mélodie simple mais bien sentie.

Quand soudain surgit des airs la soucoupe et ses terribles lasers, venant épauler les forces au sol. Et qui la conduit ? Qui pourrait être le grand méchant de ce film ? Jouant à merveille un rôle luciférien de tireur à tout va ? Le diable en personne, évidemment. Celui dont la voix vient susurrer à l’oreille de ceux qui passent l’arme à gauche après une vie de pécher. 21 Savage, quoi. Avec ce No target, le duo Brodinski/21 Savage nous offre un grand moment de rap, à coup sûr la plus grande réussite de la mixtape. La froideur des machines de Brodinski colle parfaitement à l’insensibilité de 21 Savage, qui lâche un refrain diablement efficace, martelé au milieu de basses puissantes et envoutantes, beaucoup plus que sur le reste du projet.

« If this rap don’t work then I’ma start back robbin’
It’s a couple nigg*s up but the streets still starvin’
How the fuck is you a shooter, you ain’t hit no target
B*tch I’m 21 Savage and I do not argue
Nigg*s always in they feelin’s cause they soft like Charmin
But I’m screamin’ « fuck feelin’s nigg* where’s my condom »

— 21 Savage

Offrant un peu de répit aux forces au sol, 21 Savage leur donne l’occasion de rendre hommage au sentiment d’amitié, celle qui soude face à ces « nigg*s who gonna hate » et ces « b*tches who gonna fake ». Brodinski offrant sur ce Slimes in the place une production presque angoissante, l’équipe au micro a le mérite d’en avoir fait quelque chose de sympathique, avec une énergie presque adolescente et quelques voix qui retiennent l’attention. Leurs noms ? Slimelife Shawty, Zack Slime Fr, No Mask Nuk, Slimeball Kelly et Maja. Même internet nous donne peu d’information sur eux, hormis qu’ils semblent faire partie de l’écurie de DJ Drug Money USA. Alors en attendant d’avoir plus de nouvelles d’eux, on les remercie pour la performance honorable qu’ils livrent ; notamment celui d’entre eux qui s’occupe du refrain et du second couplet. Voilà une belle manière de conclure une bataille remportée en quelques heures.

Venue l’heure de constater les pertes ennemies, c’est le Général Quartierriche Paul Jean qui réapparait pour s’y coller, sur fond de bruits d’alarmes (émanant probablement de casernes remplies de G.I à l’accoutrement mi-camo mi-rouge sang). Des bruits d’alarme, au ralenti et l’aspect criard en moins, voilà donc le fond sonore sur lequel Hoodrich Pablo Juan répète qu’il voit des gens morts, poussant même légèrement la chansonnette pour le dire. Les basses abruptes omniprésentes sur la mixtape sont encore une fois de la partie, et pour le reste pas beaucoup d’ajouts. Dead people est sobre mais efficace. Comme cette invasion express.

Tant d’efforts pour buter ces pauvres organismes vivants à quatre membres devaient bien se conclure par un festoiement digne de ce nom. Alors, B la B fait son retour. Car à Atlanta, massacre de la population ou pas, deux choses restent et resteront : d’abord les strip-clubs, ensuite les stripteaseuses. Dès lors, pour présider le banquet du soir, l’ami B la B débarque après un petit pillage des boutiques les plus huppées de la ville, sur le clubbesque (au sens hip-hop du terme cette fois) Bow tie. Saillant dans son nouveau costume, il est prêt. Prêt pour passer une soirée avec quelques humanoïdes au visage tatoué au Magic City ou ailleurs. Pour ce qui est de la composition du track, Brodinski offre probablement une de ses instrumentales les plus copieuses, mais aussi l’une des plus accessibles pour ceux qui chercheraient à pénétrer une mixtape où la froideur est le maitre mot.

Ce qui est toujours bon à prendre, en vue du jour où il s’agira de convaincre ce pote buté à l’electro que le rap du Sud c’est très bien, filoutant grâce au pont Brodinski.

Et c’est sur ces dernières notes que nous quittent nos joyeux drilles de l’espace, pour une soirée que l’on espère remplie d’alcool, de drogues, de fat asses et de mongolerie. Quelques mots pour résumer cette journée ?
« Froideur ». Un mot qui m’a fait m’arracher les cheveux tout au long de cette rédaction, pour la simple raison que c’est le premier qualificatif qui me venait au moment de décrire la quasi-totalité des morceaux. « Pesant », c’est clairement ce qui en ressort, le DJ a cherché à nous faire ressentir hostilité et tension nerveuse à l’écouter de son projet. « Machines », parce qu’ils sont plusieurs morceaux à vraiment donner l’impression que la prise de son a été faite dans une soucoupe volante. Et parce que Brodinski semble avoir une obsession pour les machines (fut un temps, il voulait même en faire nos modèles sur la piste de danse). « Turn up », parce que si les soucoupes font peur aux hommes, les extraterrestres y vivent, et n’ont donc aucune raison de ne pas s’y amuser. Et – à la plus ou moins seule exception de 21 Savage -, chaque rappeur présent a posé avec enthousiasme sur les productions de Brodinski. Et enfin, « cohérence », pour un projet avec un fort lien d’ensemble – n’avoir que treize tracks, ça aide -, qui est une réussite pour le premier plongeon dans le grand bain du rap sans brassières electro de l’ami Louis Rogé.

Mais, une toute dernière question se pose malgré tout : au regard du contenu, c’est quel genre de foutue idée de l’appeler ‘The Sour Patch Kid’, cette mixtape ?



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